De l’information publique au brouillard informationnel

Communiqué

De l’information publique au brouillard informationnel

 

Une société ne s’effondre pas seulement par la guerre ou la déculturation, elle vacille aussi lorsque les mots cessent d’éclairer ; car mal nommer les choses n’est-il pas ajouter au malheur du monde ?

Depuis plusieurs semaines, Madagascar vit au rythme d’une “infosphère” anxiogène, autant inquiétante qu’inexplicable : disparitions et meurtres d’enfants et d’adolescents qui bouleversent l’opinion, inquiétudes sécuritaires suivies d’accusation de complots, dénonciations d’ennemis invisibles ou de réseaux occultes. Les faits sont graves, mais plus grave encore est la manière dont ils circulent dans l’espace public.

Face à ces événements, une question essentielle devrait tous nous interpeller : sommes-nous encore capables de regarder la réalité sans filtre, sans manipulation et sans réflexe partisan ? Car victime aphasique de tout cela, le citoyen cherche désespérément une chose devenue rare : comprendre. Un citoyen n’a en effet pas besoin de tout savoir ; il a surtout besoin de savoir distinguer ce qui est établi de ce qui est supposé, ce qui est vérifié de ce qui est allégué, ce qui relève de l’information de ce qui appartient à la communication (politique). Lorsque ces frontières s’effacent, le débat public cesse d’être un exercice de raison pour devenir un concours de croyances.

Le brouillard informationnel n’est jamais neutre : il favorise les manipulateurs, nourrit les extrêmes, amplifie les peurs et désarme les esprits critiques. Lorsqu’on ne distingue plus les contours du réel, on finit toujours par suivre la voix qui crie le plus fort. Chacun choisit son propre paysage, les uns voient partout la main d’un complot quand les autres ne voient que l’incapacité d’un État. Certains transforment une hypothèse en vérité, d’autres transforment un drame humain en instrument politique. Et au milieu de cette bataille permanente, le citoyen devient le prisonnier d’une guerre de récits dont il ne maîtrise ni les codes ni les intentions.

Face à cette situation, personne ne peut se dérober à sa responsabilité :

  • lorsqu’une autorité publique évoque une menace grave, elle ne parle pas seulement à ses “adversaires”, elle parle à une population entière qui attend des réponses.
  • lorsqu’un média relaie une information non vérifiée, il ne se contente pas de publier un contenu, il participe à construire une perception du réel.
  • lorsqu’un citoyen partage une rumeur sous prétexte qu’elle confirme ses convictions, il devient malgré lui un maillon d’une chaîne qui peut fabriquer la panique.

Car la démocratie peut s’épuiser dans le bruit, la confusion et la suspicion généralisée : l’État doit informer sans dramatiser, les médias doivent éclairer sans courir après le sensationnel, les acteurs politiques doivent cesser de transformer chaque drame en munition, et les citoyens doivent apprendre que partager n’est pas toujours informer.

Une nation plongée dans le brouillard est une nation vulnérable qui ne voit plus seulement des faits, mais des menaces, des ennemis, voire des fantômes. La première urgence n’est peut-être pas seulement de chasser les insécurités visibles, c’est aussi de dissiper le brouillard qui empêche le peuple de voir clairement.

Antananarivo, le 07 juillet 2026

ILONTSERA

Ivompandalinana ny tontolon’ny serasera marolafika eto Madagasikara

Observatoire des Médias et de la Communication à Madagascar

Media Matters Madagascar