Communiqué
Contrôler les médias n’est pas contrôler l’information
Il faudra bien, un jour, écrire l’histoire médiatique du « septembre 2025 à Madagascar » : pas l’histoire des médias qui ont applaudi le pouvoir ; pas seulement celle des médias que le pouvoir a fait taire ; ni davantage celle des journalistes qui, au milieu de la tempête, ont simplement essayé de faire leur métier.
Il faudra décortiquer et analyser comment un régime qui disposait de relais médiatiques puissants, alors que des voix adverses étaient contraintes, marginalisées ou muselées, a finalement perdu la bataille du récit. Car le pouvoir -l’ancien- avait des médias, il avait des communicants et des activistes, il avait des relais ; mais il n’avait plus le monopole du réel (tout cela peut se conjuguer au présent).
Le téléphone de n’importe quel jeune dans la rue est devenu une caméra et un émetteur vers Facebook, Instagram, TikTok ou encore WhatsApp, qui eux sont devenus place publique et agence de transmission de fil d’information ; et ce que certains médias de « grande portée » ne pouvaient, ou ne voulaient, parfois, montrer circulait ailleurs. Ce fut l’une des grandes leçons du soulèvement des jeunes malgaches de 2025 : on peut contrôler des médias sans contrôler l’information.
Mais attention à ne pas tirer de cette histoire une conclusion romantique sur les réseaux sociaux. Ils ont aussi propagé leur lot de rumeurs, d’approximations, de manipulations et de vérités fabriquées. Ils ont libéré la parole autant qu’ils ont libéré le mensonge. Madagascar ne fera pas exception sur ce point, malgré une volonté traditionaliste de débattre de tout sans rien en tirer.
C’est là que commence la responsabilité des médias
Sans un socle de faits communs, il ne reste bientôt que des récits concurrents. Or nous avons vécu une période durant laquelle chacun semblait vouloir fabriquer son propre réel : le pouvoir racontait son histoire, l’opposition racontait la sienne, les réseaux racontaient les leurs… et le citoyen devait choisir avant même de savoir.
Un an après, nous avons peut-être changé de régime, mais avons-nous changé notre rapport à l’information ? Parce qu’une Refondation qui remplacerait les hommes, les institutions et les textes sans interroger ceux qui fabriquent quotidiennement l’opinion publique ne saurait suffire. Les médias ont contribué à raconter la chute du régime Rajoelina : certains l’ont accompagnée, certains l’ont combattue, certains ont subi des pressions, mais leur responsabilité commence maintenant.
Car demain, le pouvoir aura changé de visage, les médias qui hier étaient proches du pouvoir pourront devenir ses critiques. Ceux qui hier étaient dans l’opposition pourront demain découvrir les charmes de la proximité. Le problème malgache ne sera pas réglé lorsque les médias changeront de camp. Il le sera lorsqu’ils cesseront d’avoir besoin d’un camp.
Dans quel cadre ?
Il faudra alors parler du ministère chargé de la Communication. Non pas pour lui demander de communiquer davantage — Madagascar n’a jamais vraiment manqué de communiqués — mais pour lui demander où s’arrête exactement son rôle.
Un ministère est la voix de l’exécutif, et c’est tout à fait normal. Ce qui l’est moins, c’est qu’il puisse se retrouver, directement ou indirectement, dans la position de celui qui arbitre l’espace médiatique. On ne peut pas être à la fois partie prenante et arbitre du match. C’est justement pour cela que l’Autorité Nationale de Régulation de la Communication Médiatisée (ANRCM) existe sur le papier.
Sur le papier seulement, ou presque. Depuis des années, la question de son installation effective revient, tandis que le ministère continue d’occuper, de fait, une partie de l’espace qui devrait revenir à une autorité indépendante. On connaît le mécanisme : le provisoire s’installe, puis finit par prendre l’allure d’une institution.
La Refondation pourrait alors régler enfin cette vieille ambiguïté. Une autorité de régulation indépendante, ce n’est pas une ANRCM qui change simplement de bureau. Ce n’est pas davantage un nouveau bras administratif du pouvoir avec une nouvelle plaque sur la porte. Il faut une institution capable de réguler sans recevoir de consignes politiques, de sanctionner sans régler des comptes et de protéger sans choisir son camp. Et surtout, une institution dont l’indépendance ne dépend pas de la bonne volonté du gouvernement du moment.
Parce que le problème, au fond, n’est pas de savoir si le pouvoir actuel est vertueux ou non. Le problème est beaucoup plus simple : que se passera-t-il avec l’ANRCM lorsque le pouvoir changera encore ? Car si chaque régime arrive avec sa propre conception de la liberté de la presse, ses propres médias favoris, ses propres communicants ou activistes, et ses propres indésirables, alors nous n’aurons pas réformé le système. Nous aurons simplement changé les bénéficiaires. Et ce serait une drôle de manière de refonder le pays : changer les hommes -quelques hommes-, mais conserver leurs vieilles habitudes.
C’est peut-être cela, la véritable épreuve médiatique de la Refondation.
Antananarivo, le 24 septembre 2026
ILONTSERA
Ivompandalinana ny tontolon’ny serasera marolafika eto Madagasikara
Observatoire des Médias et de la Communication à Madagascar
Media Matters Madagascar